"Après les attentats, je regarde les défis d'aujourd'hui avec la modestie et l'humilité qui s'imposent et j'essaie de capturer ce que cette époque essaie de nous dire." Trouvez ma carte blanche pour Samenleving & Politiek ici.

Nous vivons une époque étrange et pleine de confusion. Nous vivons une époque effrayante. Les images auxquelles nous avons été récemment confrontés sont barbares et horribles. Paris, Ankara, Ouagadougou, Madrid, Beyrouth, et de nombreuses autres villes du monde ont été victimes d'attentats meurtriers.

Bruxelles n'a pas été épargnée.

Comment mettre des mots sur cette atrocité ? Comment lorsqu'on sait que l'on compte plus de trente morts, et que des personnes luttent pour leur vie en ce moment-même ? Comment parler de la barbarie qui est à nos portes ? Comment en parler lorsqu'on sait que Bruxelles est à feu et à sang et que votre ville adorée s'est transformée en zone de guerre ?

La peur, le malaise, l'incertitude et la colère se sont immiscés dans notre réalité quotidienne. Il semble que nous soyons toutefois arrivés à la fin d'une civilisation. Le monde tel que nous le connaissons semble détaché de ses points d'ancrage. 

Alors que j'étais en train d'écrire ce texte, j'ai relu Le dérèglement du monde de l'écrivain libanais Amin Maalouf.[1]  Il attire notre attention sur un point essentiel : Le monde est déréglé : financièrement, économiquement, climatologiquement, mais également éthiquement et moralement.  Il semble toutefois que tous ces dérèglements se réunissent aujourd'hui et que nous sommes entrés dans le 21e siècle sans boussole.  On dirait que le monde est en feu.

Ce texte est un essai visant à capturer certains facteurs de la complexité de cette époque.  J'ai tenté d'écouter mon indignation, mais de ne pas la laisser prendre le dessus. En tant que politicienne, je regarde les défis d'aujourd'hui avec la modestie et l'humilité qui s'imposent et j'essaie de capturer ce que cette époque essaie de nous dire. 

Un saut quantique

“We cannot solve our problems with the same thinking we used when we created them.” (Albert Einstein)

«Le monde est devenu trop complexe pour une simple réponse. C'est la seule vérité dont on peut être sûr à 100 pour cent, aujourd'hui. »[2] Toutefois, nous devons oser réfléchir et poser un autre regard. Le moment de détourner le regard est passé.  Cela nécessite de l'audace, de la sagesse et une ouverture d'esprit. Car nous devons unir nos forces, nous rassurer et rassurer les autres, écouter, fixer des limites et garder l'unité.  Voici la tâche qui nous attend ; nous, les femmes et les hommes de cette époque, quelles que soient nos origines.»[3]

Nous ne pouvons répondre aux défis du 21e siècle, car c'est ce que sont ces actes atroces, avec les solutions insuffisantes du 20e siècle.

À juste titre, Luc Huyse affirme que nous sommes arrivés à un point d'urgence. Notre pays se balance à la limite du chaos. « Le moment est venu de faire un saut quantique. L'immigration, ancienne et nouvelle, appelle à un remake complet de notre manière de vivre ensemble, une nouvelle histoire. »[4]

Mais nous ne pouvons pas retomber dans la nostalgie des anciennes cultures politiques socio-technocrates de « Poupehan » Nous ne devons pas nous réfugier dans l'ombre, mais nous mettre en pleine lumière et voir tous ceux qui se manifestent en tant que partie prenante. Huyse a encore une image d'une Société organisée dont la base recouvre toute la population. L'un des principaux obstacles dans la concertation politique est précisément que la Société a changé fondamentalement/de manière existentielle et que cela fait longtemps déjà qu'il n'est plus question d'une base stable.

 

 

 

Failed space 

 

Bruxelles a des problèmes. Y a-t-il une solution miracle ? Non. Je soulève ici quelques phénomènes spécifiques dont je pense qu'ils sont également à l'origine des défis d'aujourd'hui. Et ce, sans perdre de vue les conditions élémentaires : 1. Toute société civilisée a le devoir d'offrir à ses enfants le bon enseignement et des perspectives d'avenir. 2. Un système politique qui ne saisit pas ce moment pour garantir la sécurité, se joint à l'acte négligent et irresponsable. Un outil pour y parvenir consiste en la fusion des zones de police bruxelloises. Si nous ne remplissons pas ces conditions essentielles, nous perdrons inévitablement. En tant que Bruxellois et en tant que ville.

 

Si des Bruxellois se rendent à Paris, Zaventem et Maelbeek pour commettre des attentats meurtriers, Bruxelles a un problème. Si un extrémiste voyage spécialement de France pour venir attaquer le Musée Juif, Bruxelles a un problème. Si Molenbeek est la Mecque des Kalachnikovs, Bruxelles a un problème. Si la plupart des voies du terrorisme conduisent à Molenbeek, Bruxelles a un problème. Il s'agit du type de force d'attraction, qu'en tant que ville, vous n'attendez pas avec impatience.

« Il semble contradictoire qu'un pays avec tant de pouvoirs publics mène à un manque de connaissance de ce qui se joue à la base, dans les quartiers et les lieux de rencontre informels, mais c'est pourtant le cas. Une loi de la théorie du management dit : que si trop de personnes sont responsables de quelque chose, personne ne prend ses responsabilités. »[5] Bref, tout le monde est compétent mais personne n'est responsable. Il semble que cela soit l'ADN de Bruxelles.

Certains endroits dans notre capitale, les espaces non gérés et les dynamiques constituent ce que l'on appelle un « failed space ».[6] En même temps, il y a également une stratégie terroriste internationale : « De l'expérience internationale, nous savons que les djihadistes recherchent ces « failed spaces » pour s'organiser et mettre sur pied depuis cet endroit des actions dépassant les limites des frontières. »[7] La revendication des attentats bruxellois ne provenait en effet pas de la section locale de l'EI à Molenbeek. Mais directement du califat.  Il semble que cela soit toutefois une variante atroce de la devise « think global, act local. »

 

 No “sense of belonging”

 

“It is more difficult to love than to die. It is not death that human beings are most afraid of, it is love.” (Ben Okri)

Il ressort des chiffres de l'OCDE, que la France a un moins bon score en ce qui concerne le fait de se sentir impliqué – the sense of belonging – à l'école, pour tous les jeunes mais encore plus pour les jeunes issus de l'immigration. Cependant, ce sentiment est un besoin humain et social important. Il donne de la valeur à la vie et détermine fortement l'implication dans la société :

“A sense of belonging to a greater community improves your motivationhealth, and happiness.  When you see your connection to others, you know that all people struggle and have difficult times. You are not alone. There is comfort in that knowledge.”[8]

Nous ne sommes pas parvenus à donner à ces jeunes issus de la troisième et quatrième génération de migrants, nés et ayant grandi en Belgique, le sentiment d'être ici chez eux, d'être acceptés dans la société belge. Pire encore, certains ont le sentiment d'être rejetés. Comment est-il possible que ces jeunes ne puissent pas s'inscrire dans la société belge ?

Une explication possible est que l'environnement d'une partie de la société belge est plus vaste que le regard oriental quotidien. Nombreux de ces environnements ne sont pas exposés ni même reconnus.

Ainsi, tous les jours, le Moyen-Orient est sous le choc d'attentats. La télévision, les antennes paraboliques et Internet amènent chaque jour leur lot d'images atroces dans le salon de nombreuses familles musulmanes. Tout comme après la terreur à Bruxelles, ces familles sont choquées et se sentent liées à la souffrance des victimes au Moyen-Orient.  Tandis que pour l'occidental, il s'agit souvent inconsciemment d'une lointaine réalité.

Cela touche-t-il uniquement les jeunes peu qualifiés ? Non. Les personnes hautement qualifiées issues de l'immigration ressentent également ce sentiment inquiétant de « non appartenance », mais s'en vont pour Tanger, Dubai ou ailleurs. Ce qui entraîne un exode du talent.

 

Nous ne connaissons pas nos histoires réciproques

 

Tout le monde connaît Roméo et Juliette, mais personne ne connaît la version arabe : Layla et Majoun.  Tout le monde connaît George Michael mais personne ne connaît son pendant oriental. Il en va de même pour Hiam Abbas, qui était récemment au Kaaitheater, elle est la Helen Miller arabe. La plupart connaissent Simone de Beauvoir, tandis que l'impact de la sociologue marocaine, Fatima Mernissi, a peut-être été encore plus important sur les jeunes musulmanes féministes. 

Récemment, j'ai encore eu l'occasion de ressentir ce que cela fait. Lorsque Fatima Mernissi est décédée, je me suis retrouvée seule avec mon deuil. Moi, qui vit déjà depuis plus de quarante ans, je me sentais comme si je ne voyais pas une partie de moi-même, presque amputée par la société dans laquelle je vis. Et ce, alors qu'elle a joué un rôle non négligeable dans mon développement.

Nous ne connaissons pas nos histoires réciproques, nous ne connaissons pas nos berceuses respectives, nos tabous, nous ne savons pas non plus de manière réciproque la façon dont nous pleurons nos proches. Nous ne connaissons pas nos cultures réciproques. Et nous restons donc des étrangers les uns pour les autres, quel que soit le nombre d'années que nous vivons ici.

Si nous ne parvenons pas à jeter des ponts et à lier les gens, si nous ne pouvons pas dépasser le « notre façon de penser et la leur », l'image d'horreur que Rachid Benzine a esquissé après les attentats au Bataclan nous attend.

« Depuis le Bataclan, j'ai surtout l'impression qu'une haine silencieuse est en train de se développer dans notre société. Je le ressens chez les non-musulmans, qui ont de plus en plus de mots dédaigneux sur les musulmans, considèrent l'Islam comme une menace pour la culture occidentale et voient finalement de plus en plus les musulmans comme une menace physique. Regardez simplement les intellectuels (..), qui décrivent l'Islam comme la religion la plus retardée sur terre.

Mais je vois également ce même processus de haine chez certains musulmans : ils décrivent les non-croyants comme des porcs, affirment que les non-musulmans ne sont intéressés que par l'extraction des voiles et considèrent les interventions militaires occidentales comme une guerre pour dominer le monde arabe. Cette haine silencieuse augmente. Ma grande crainte est que cette haine, si un nouvel attentat venait à se produire, se transformera en violence physique. Dans ce cas, il y aura des lynchages. La société pourrait bien être anéantie. On voit déjà ce genre de choses en Europe de l'Est, où des néonazis s'en prennent aux étrangers. »[10]

Un avant-goût inquiétant : la manifestation d'extrême droite que Générations Identitaires voulait organiser à Molenbeek avec un message clair : « L’expulsion des Islamistes ».

« Il est uniquement possible d'inverser ce processus de haine lorsqu'une société regroupe ses forces pour rassembler les gens. Il faut veiller à ce que tous les Belges se sentent effectivement Belges. Il faut veiller à ce que les gens aillent les uns vers les autres, et ne pas essayer en permanence de les séparer. »[11]

 

Wahhabisme du le Royaume saoudien

 

Un Bruxellois sur quatre est issu de la culture islamique. Cela représente 250.000 personnes, dont 125.000 pratiquantes et actives au sein de mouvements religieux. Seul le football mobilise davantage de personnes dans notre capitale que l'Islam.[12] Bruxelles est une mosaïque des différents courants au sein de l'Islam. De ce fait, la ville ressemble à une sorte de mini Moyen Orient en soi. Certains courants n'ont que quelques adeptes et d'autres appartiennent aux plus grands qui soient. La majorité des musulmans de Belgique appartiennent au sunnisme modéré. La majorité est pacifique. Certains, toutefois, comme le Wahhabisme et le Salafisme sont ultra-orthodoxes et strictes dans la doctrine. Un Islam n'est pas l'autre.

 

Le fait est que l'État belge, dans les années septante, a aidé activement à répandre le Wahhabisme en Belgique en concluant un contrat avec le Royaume saoudien. Dans les années soixante, la Grande Mosquée a été donnée en emphytéose aux Saoudiens par le Roi Baudouin , et le Centre Culturel Islamique y afférent a joué un rôle clé dans la diffusion d'une forme radicale de l'Islam –  le Wahhabisme –  qui est également adopté par les disciples de l'EI.

 

Le problème c'est que les néo-salafistes considèrent leur forme de religion comme la seule qui soit pure. De ce fait, ils s'isolent, pas uniquement des autres musulmans, mais aussi – et surtout – des non-musulmans.

 

De la croyance à l'idéologie mortelle

 

« Trop de jeunes cherchent à donner un sens à leur mort à défaut d’en trouver à leur vie " (Rachid Benzine)

Les jeunes sont susceptibles de se radicaliser s'ils ont le sentiment qu'ils n'appartiennent pas à la société. Il est incontestablement important d'adopter un point de vue fort : l'exclusion n'a pas sa place dans notre société.

Franchir le pas de la croyance à l'idéologie mortelle est rapide dans un tel contexte isolé et orthodoxe. « Le pouvoir d'attraction de l'EI est surtout une question idéologique. Il a un récit clair sur l'identité, tandis que l'occident parvient uniquement à vendre des rêves matériels. L'EI vend la vie éternelle via un culte de la mort apocalyptique. En fait, nous luttons contre la mort. Il s'agit d'un combat que nous ne pouvons gagner, sauf si nous offrons suffisamment de perspectives ici et maintenant. L'EI profite de l'Occident qui se heurte à ses limites, n'inspire plus et n'offre aucune alternative à leur glorification de la vie après la mort. »[13]

 

Perspectives d'avenir


L'échec local, combiné à une stratégie terroriste internationale et une idéologie mortelle est un cocktail dangereux, dont nous ressentons depuis peu les conséquences meurtrières et déstabilisantes pour notre société belge. 

Ensemble, nous devons imaginer des solutions radicales à cette violence aveugle. Nous ne pouvons pas céder à la peur et à la haine. Si nous le faisons, les extrémistes auront gagné.  Nous devons à nouveau apprécier à leur juste valeur ces valeurs qui sont si importantes pour nous : la démocratie, l'ouverture et l'humanité. Et l'affirmer haut et fort : on ne touchera pas à ces valeurs. « Car tout ce qui a de la valeur est vulnérable » (Lucebert).

Aujourd'hui, le moment est venu pour ce que Luc Huyse appelle un saut quantique : « Avec les politiciens qui veulent tenter le saut dans l'obscurité, les hauts fonctionnaires, les dirigeants de l'Église, les rédactions politiques qui regardent plus loin que le 16 rue de la Loi, la société dans son ensemble, les artistes, les académiciens, les groupes d'action comme « Hart boven Hard/Tout autre chose » et les initiatives citoyennes, explorons l'ombre. Pour nous asseoir ensemble à la table de dessin d'un plan qui peut servir de GPS créatif pendant de nombreuses années. »[14]

 

un nouveau plan. 

 

Il est essentiel de répondre à la question suivante : quelle société voulons-nous ? Voici d'ores et déjà quelques ingrédients pour un nouveau plan.

 

Un Islam moderne dans l'Europe du 21e siècle

« Le plus bel acte qu'un être humain puisse poser est d'apprendre à comprendre. Car si vous pouvez comprendre, vous êtes libre ». (Baruch Spinoza)

Nous avons besoin d'un discours islamique de renouvellement, d'espoir et de courage. La Belgique a besoin d'urgence d'un Centre pour l'Islam européen du 21e siècle : un endroit où on rassemble l'expertise, propose des interprétations alternatives, forme les imams européens, informe, étudie, traduit des ouvrages progressistes en néerlandais et échange ses connaissances. Ici, l'Islam européen peut être traduit pour un large public, tant musulman que non musulman. Bref, il peut offrir un forum aux musulmans qui ont un courage intellectuel et du cran. Nous devons proposer un contre-discours contre les prédicateurs Google et autres radicaux

Il n'est pas seulement de notre responsabilité mais aussi de notre devoir de faire quelque chose.

« Les religions sans critique sont véritablement dangereuses et enlèvent toute liberté. Qu'il s'agisse du Wahhabisme ou de l'EI, ils ont énormément de moyens pour diffuser leur idéologie. Et nous, du côté européen, nous n'avons malheureusement pas encore compris que nous devons nous battre contre cette idéologie. Une distance critique est surtout importante pour les religions. »[15]

 

Formation des imams belges


Aujourd'hui, trop d'imams viennent de l'étranger et beaucoup trop de mosquées sont financées depuis l'étranger, notamment depuis l'Arabie Saoudite. Nous devons former les imams dans les universités belges, car la plupart de ces imams n'ont pas le sens de la société belge et parlent rarement l'une de nos langues.

Nous avons besoins d'imams qui regardent l'Islam avec un regard moderne, qui sont critiques, qui posent des questions sur le Coran, qui osent plaider pour l'acceptation de l'homosexualité, de la relation homme/femme, etc.

Ils existent mais nous en avons besoin de plus, dans notre pays également. Des gens qui forment les imams dans nos universités, qui peuvent engager le débat, qui peuvent attirer les jeunes dans une interprétation contemporaine de l'Islam. Et pour le dire sous forme de boutade : l'Islam a besoin de plus de Rik Torfs.

 

Chaire universitaire Fatima Mernissi à la Vrije Universiteit Brussel

 

La VUB a décidé de créer une chaire universitaire afin de mettre sur pied du travail de recherche et d'enseignement dans l'esprit de l'œuvre de Mernissi sur la relation complexe entre les cultures et les religions.

En tant que voix féministe novatrice au sein du débat sur l'Islam moderne, Fatima Mernissi reste actuelle. Sa signification pour les filles, les femmes et les hommes, tant au Maroc, en Afrique du Nord que dans le reste du monde est énorme. Elle leur a offert inspiration, force et surtout des réponses.

L'œuvre de Fatima Mernissi répond à des questions qui sont toujours aussi pertinentes aujourd'hui concernant la religion, les cultures et le vivre ensemble. Sa vision des problèmes sociaux comme la compatibilité entre féminisme, démocratie, Islam et identité est encore toujours d'actualité.

Fatima Mernissi a louvoyé sans difficulté entre l'Orient et l'Occident, avec une vision profonde de la relation complexe entre les hommes, les cultures et les religions. Elle fut une voix novatrice du féminisme et de la modernité dans le débat sur l'Islam et ses œuvres offres des réponses encore pertinentes aux questions d'aujourd'hui. Elle fut une défenseuse de la compatibilité entre les valeurs culturelles islamiques et les valeurs universelles avec un œil pour la liberté et les limites dans le fonctionnement de la démocratie.

Fatima Mernissi a fait entendre une voix novatrice, en ces temps de confusion dans lesquels les penseurs novateurs sont trop souvent contrecarrés. Une chaire universitaire Fatima Mernissi peut faire en sorte que tout le monde apprenne à connaître ses idées et que celles-ci soient reprises dans le canon scientifique européen.  

 

« Islamvernieuwers met de dood bedreigd » (les innovateurs de l'Islam menacés de mort). Ainsi titrait récemment le journal De Morgen. 

 

L'innovation provient souvent des individus. Il n'y en a que quelques-uns qui peuvent parler, mais nombreux sont ceux qui sont à la recherche et veulent suivre. Ils offrent une boussole. Si nous faisons taire ces voix, on enlève l'espoir à toute une génération, musulmane ou non, qui recherche des perspectives et une nouvelle forme de société.  Cette avant-garde, ceux qui modernisent et lient, qui donnent l'espoir et inspirent, sont plus importants que jamais à cette époque.

Aujourd'hui, nous voyons que l'on mène la vie dure aux innovateurs. Dans la Belgique moderne, dans l'Europe moderne où prévalent les libertés, les penseurs novateurs indispensables sont réduits au silence par des attaques personnelles, incendies et menaces de mort. 

L'initiative de déradicalisation bruxelloise a été annulée en raison de menaces et de calomnie. 

Mais ailleurs dans le monde aussi, on réduit des penseurs au silence. L'écrivain algérien, Kamel Daoud, avec son article dans le New York Times s'est non seulement attiré une fatwa, mais a également été vilipendé dans le berceau des Lumières, par un collectif d'intellectuels français dans le journal Le Monde. Il a été accusé d'encourager l'islamophobie. Encore une fois, on étouffe la pensée novatrice dans l'œuf. Résultat : Kamel Daoud raccroche sa plume journalistique.

Les écrivains, intellectuels et artistes stimulent ainsi l'ignorance collective en ne se faisant plus entendre. En agissant de la sorte, le collectif d'intellectuels se met hors-jeu et on peut se poser la question du rôle que l'intellectuel européen joue encore dans ce débat. 

Aujourd'hui, les défenseurs de l'espoir sont sous pression. Ils portent le monde sur leurs épaules, et personne ne les aide.  Nous portons également une responsabilité collective en tant que société pour soutenir cette cause. 

 

 Grande Mosquée

 

L'État belge ne peut pas dire d'une part qu'il lutte contre le radicalisme et le terrorisme et étreindre d'autre part les diffuseurs saoudiens du Wahhabisme. 

Il est impossible de maintenir cette incohérence. Il faudrait mettre fin au bail emphytéotique conclu entre le Royaume de Belgique et le Royaume d'Arabie Saoudite à propos de la Grande Mosquée. Il est également préférable de mettre fin aux liens entre le contrôle de la Grande Mosquée à Bruxelles et l'Arabie Saoudite, qui a joué un rôle dans la diffusion de l'Islam extrémiste à Bruxelles, en Belgique et en Europe.

  

Practice what you preach

 

Nous estimons tous que les droits de l'homme sont importants. Et pourtant : lorsqu'il y a un bénéfice à réaliser : nous optons pour le bénéfice.  On peut seulement se poser la question : quel bénéfice ?  Toute l'histoire de l'Arabie Saoudite est une histoire de ce type. Nous faisons des deals de milliards au port d'Anvers, tandis qu'en Arabie Saoudite, les droits de l'homme sont bafoués de la manière la plus cruelle qui soit. Pas parce que les gens ont fait quelque chose d'affreux : mais parce qu'ils osent dire leur opinion, écrire un poème, se mettre au volant en tant que femme. 

Des valeurs qui sont importantes pour nous, le respect de la démocratie et des droits de l'homme, le contrôle de la justice, la liberté individuelle et la scission entre l'Église et l'État, doivent être à nouveau appréciées à leur juste valeur. Et nous devons donner les bonnes priorités : On ne touchera pas à ces valeurs !

Cette époque nous donne l'opportunité de rétablir notre crédibilité morale.

Pour créer un nouveau monde habitable, il n'y a qu'une seule option, affirme Amin Maalouf : lier les valeurs universelles à la diversité culturelle. Toutes les communautés, quelle que soit leur couleur ou leur religion, devront partager ces deux principes. Et les migrants devront, par ailleurs, jouer un rôle clé en tant que figure de proue. »[16]

 

Les femmes sauveront-elles le monde ?               

 

« L’avenir de l’homme musulman passera par la femme ? » (Hiam Abbas dans le journal Le Soir) 

Vous ne le croirez pas, mais même dans la sexualité, la mort joue un rôle : « Le sexe est partout. Surtout après la mort. Les kamikazes terroristes en rêvent et tombent dans le piège d'une logique surréaliste : le chemin de l'orgasme ne passe pas par l'amour, mais par la mort. » [17]

« La sexualité constitue un grand paradoxe dans de nombreux pays arabes mais aussi en Europe. On fait comme si elle n'existait pas, mais elle détermine pourtant le non-dit. De par son refoulement, elle devient incontournable. Dans certains pays, la femme n'est autorisée dans les espaces publics que si elle fait abstraction de son corps. Si elle laissait tomber le voile, elle dévoilerait le désir que l'Islamiste, le conservateur ou le jeune chômeur ressentent mais ne veulent pas reconnaître. Elle déstabilise - on dit même que les mini-jupes provoquent des tremblements de terre. Elle ne reçoit du respect que lorsqu'elle est définie dans une relation de possession : la femme de X, la fille de Y. Ces contradictions provoquent des tensions insupportables. Le désir ne trouve aucune échappatoire, la relation entre l'homme et la femme n'est pas de l'ordre de l'intimité, mais l'affaire de l'ensemble du groupe. » [18]

Ce sont les hommes qui déterminent les règles de la morale.[19] Ils adaptent leur attitude face à la féminité et à la sexualité comme bon leur semble. « La misère sexuelle qui en découle, peut dégénérer dans l'absurde et l'hystérie. ».[20]

Comme Fatima Mernissi le dit : « Ce sont les femmes qui construisent la société. Savez-vous pourquoi ? Nous n'avons pas le choix. Soit vous vous taisez et vous êtes humiliée, soit vous faites comme moi : vous criez! « 

Il est également du devoir des femmes d'exposer les rapports de force asymétriques entre les hommes et les femmes et de ne pas rester les bras croisés. Prendre un rôle actif et participer à la définition des règles.

L'écrivain féministe égyptienne, Mona Eltahawy, qui a notamment été inspirée par Fatima Mernissi, dénonce la haine et la répression qu'elle ressent chez l'homme arabe vis-à-vis de la femme. Il est grand temps de mener une double révolution : une double révolution sexuelle :  politique et une personnelle.[21]

L'Occident a ici également un rôle à jouer, selon elle : « Si la droite est poussée par un racisme manifeste, la gauche souffre parfois d'un racisme implicite qui veut m'enlever le droit de définir ce que je peux ou ne peux pas dire. La culture se développe, mais reste à l'arrêt si des étrangers étouffent à chaque fois la critique, ou si nos politiciens étaient colorés par la religion ou l'autorité militaire, le dénominateur commun est la répression des femmes. Dans une tentative malencontreuse de nous sauver de nous-mêmes. Les cultures se développent grâce aux avis divergents et à la vive critique de ses propres membres. Lorsque les occidentaux se taisent par « respect » pour les autres cultures, ils ne font que soutenir les éléments plus conservateurs de ces cultures. »[22]

 

Culture 

 

Lorsque la société est si profondément touchée, l'art et la culture montrent leur véritable force : ils donnent les mots lorsque nous ne sommes pas à même de les trouver nous-mêmes.

Après les attentats, Bruxelles a également répondu par l'art et la culture. En guise de consolation, de résistance, de liant.

Ciel et terre ont été remués par le Klara Festival pour permettre à Erbarme dich de Bach d'avoir lieu malgré tout le soir qui a suivi les attentats. « Car Bach a la force de nous embrasser tous. Partout, il y a eu de la musique et la poésie. »[23] Le Brussels Philharmonic a réussi à obtenir le silence sur la place de la Bourse grâce à Ode aan die Freunden.

Le jeudi qui a suivi les attentats, ce fut In the Eyes of heaven, un beau rituel pour clôturer le deuil. L'actrice, Hiam Abbas a été accueillie par une ovation debout. Et cette ovation s'est fait l'écho de l'envie de dépasser ensemble le chagrin, d'exiger le retour de la dignité dans la ville.

Parce que le meilleur du théâtre console, lie et offre des perspectives. Parce que le meilleur du théâtre est avec ses deux pieds dans la société. Parce que le meilleur du théâtre offre un endroit où les artistes et penseurs peuvent partager leurs audaces et leurs opinions divergentes. Des endroits où les artistes peuvent poser des mots sur l'indicible.

Les maisons de la culture du 21e siècle seront des endroits où de nouveaux récits seront écrits ou non. Où nous pouvons apprendre à connaître Layla et Majoun, Roméo et Juliette. Où les Helen Mirren du monde arabe peuvent briller. Où les tabous peuvent être brisés. Où nous pouvons partager nos rêves d'avenir réciproques.

C'est pourquoi les maisons de la culture doivent, plus que jamais, être un lieu de rencontre. C'est leur tâche, leur responsabilité, d'ouvrir fenêtres et portes. Sans tabou.

La période écoulée rend cette nécessité d'une évidence douloureuse et devrait également se traduire en politique culturelle. L'Italie le fait déjà aujourd'hui. Là-bas, on a pris la décision drastique : pour chaque euro dépensé pour la lutte contre le terrorisme, 1 euro est également reversé à la culture. Quand la Flandre suivra-t-elle ?

En plus de lutter contre le terrorisme, nous devons promouvoir la culture.  C'est tellement important, tellement essentiel.  Ils inventent la terreur, nous répondons par la culture. Ils détruisent des statues, nous répondons par l'art. Ils détruisent des livres, nous sommes le pays des bibliothèques.  Telle est la force de la culture.[24] 

 

Pour conclure

Soit, nous continuons à insister ensemble sur le problème, soit nous en cherchons ensemble la solution. Il s'agit du choix crucial qui nous attend.

C'est pourquoi je lance cet appel : ne fermez plus les yeux. N'acceptez pas cela. Se taire, c'est être complice. Si, aujourd'hui, nous ne parlons pas ouvertement, il viendra un moment où nous devrons nous taire, où nous devrons admettre que les autres ont pris le relais.

 

 


[1] MAALOUF (M.). De ontregeling van de wereld. De Geus, Antwerpen, 2010.

[2] IMPE (L.). Vijf ongemakkelijke waarheden, in: Het Nieuwsblad, 2016.

[3] Speech Yamila Idrissi voor het Re:think debat. Kaaitheater, 30 september 2015: http://yamilaidrissi.be/artikel/Cultuur/rethink-debat/

[4] HUYSE (L.). Belgie heeft een nieuw mirakel nodig, in: De Standaard, 2016.

[5]GORIS (G.). Terrorisme legt constructiefouten Belgie bloot. Op:  http://www.mo.be/opinie/terrorisme-constructiefouten-belgie-bloot

[6] Idem

[7] Idem

[8] https://www.psychologytoday.com/blog/pieces-mind/201403/create-sense-belonging

[9] Idem.

[10] BENZINE (R.). Dat iemand mij wilt doden heeft ook iets moos, in: De Morgen, 2016.

 

[11] BENZINE (R.). Dat iemand mij wilt doden heeft ook iets moos, in: De Morgen, 2016.

[12] DASSETTO (F.) L’iris et le croissant. Université Catholique de Louvain. Leuven,  2011.

[13] FRAIHI (H.). Dit is maar het voorgerecht van de terreur die ons te wachten staat, in: De Tijd, 2016.

[14]  HUYSE (L.). Belgie heeft een nieuw mirakel nodig, in: De Standaard, 2016.

 

[15] BENZINE (R.). Dat iemand mij wilt doden heeft ook iets moos, in: De Morgen, 2016.

 

[16] Speech de Yamila Idrissi pour le débat Re:think. Kaaitheater, 30 septembre 2015 : http://yamilaidrissi.be/artikel/Cultuur/rethink-debat/

[17] DAOUD (K.). The sexual misery of the Arab world, in: The New York Times, New York, 2016.

[18] DAOUD (K.). The sexual misery of the Arab world, in: The New York Times, New York, 2016.

[19] IDRISSI (Y.) De poortwachters van de moraal, in: De Morgen

[20] ELTAHAWY (M.).  Hoofddoek en maagdenvlies. De Bezige Bij, Antwerpen, 2015.

[21] ELTAHAWY (M.).  Hoofddoek en maagdenvlies. De Bezige Bij, Antwerpen, 2015.

[22] Idem.

[23]http://www.radio1.be/programmas/de-ochtend/met-kunst-en-cultuur-de-pijn-van-de-aanslagen-overstijgen

[24] Speech Yamila Idrissi voor Behoud de begeerte, Permeke bibliotheek Antwerpen: https://yamilaidrissi.wordpress.com/2015/12/21/mijn-speech-voor-behoud-de-begeerte-aanbevelingen-voor-een-nog-beter-leven/

Ils portent le monde sur leurs épaules, et personne ne les aide.  Nous portons également une responsabilité collective en tant que société pour soutenir cette cause.