Plutôt qu'un Plan Canal, qui investit exclusivement dans la sécurité, Molenbeek a besoin d'un PlanMarshall pour la sécurité, l'enseignement et l'emploi. C'est ce qu'écrivent Jef Van Damme, Fouad Ahidar et Hannelore Goeman. 

Les attentats du 22 mars n'ont laissé personne indifférent. Bruxelles en paie le prix fort. La ville seredresse, certes, mais il faut du temps pour charmer à nouveau sans rester immobile. Pour accueillirà nouveau ses visiteurs sans réfléchir.

Je suis, moi-même Molenbeekois. Ce fut un deuxième choc de prendre conscience que les attentatsavaient été en grand partie planifiés et exécutés par des personnes du quartier. Les quartiersmolenbeekois comme terre nourricière de la radicalisation et de la marginalisation minés par lesrecruteurs : ainsi, ma commune a fait le tour du monde tel un TGV. Mais pas de la manière dontj'aurais voulu.

En plus de dix ans à Molenbeek, j'ai appris à connaître ma commune de différentes manières. Toutcomme ailleurs, des isolés et des familles y habitent avec des soucis et des rêves partagés. Des papas— tout comme moi — et des mamans pour lesquels l'avenir de leur enfant est la chose la plusimportante. Des fils et des filles pour lesquels les soins de leurs parents sont primordiaux. Mais aussides jeunes prometteurs — dans les écoles ou les mouvements de jeunesse — tout comme lesartistes qui puisent principalement leur force dans Molenbeek. Une grande majorité qui veut saisir lachance à deux mains pour faire de Molenbeek à nouveau une « place to be ». Ils ne se soucient pasde la médisance et de l'image de marque. Ils agissent.

Mais dans cette période, j'en ai aussi vus qui avaient perdu le nord. Des jeunes qui se repliaient sureux-mêmes, s'isolaient et se radicalisaient. Ils ne participent pas et ne s'épanouissent pas. Ilschoisissent une autre voie, une voie qui détruit beaucoup de choses.

Après toute cette souffrance, cette colère et cette tristesse, j'eus espéré un « sens de l'urgence »pour la commune que je chéris tant.

Après toute cette souffrance, cette colère et cette tristesse, j'eus espéré un « sens de l'urgence »pour la commune que je chéris tant. Appelons cela une forme de conscience collective qui apporteun nouvel oxygène capable de soulever un barrage contre le désespoir et la radicalisation.

Un nouvel oxygène sous la forme d'investissements dans une police qui fonctionne bien, impliquéeet attentive.

Mais aussi un nouvel oxygène sous la forme d'investissements dans un État de prévention, toutcomme dans des écoles où des professeurs engagés font quotidiennement de leur mieux pourpréparer les jeunes à une opportunité équitable sur le marché de l'emploi.

Bref, investir dans une société impliquée.
Plus d'un an plus tard, j'arrive au constat douloureux que ce changement n'a pas eu lieu.

Le Plan Canal des quick wins

Ainsi, le Plan Canal du Ministre, Jan Jambon se focalise exclusivement sur la sécurité et la police.Effectivement, cela a fait bouger certaines choses. Ainsi, les zones de polices avec le moins d'effectifsont été renforcées et de nouveaux accords ont été pris en matière de coordination, de transmissiond'informations et de collaboration. Oui, c'est positif.

Mais voit-on le bout du tunnel ?

Non, certainement pas. Ainsi, la zone de police de Bruxelles Ouest (à laquelle Molenbeek appartientavec 4 autres communes) reçoit, aujourd'hui, proportionnellement encore toujours beaucoup moinsde moyens que les autres zones dans et en dehors de Bruxelles. Il manque plus de 150 agents depolice. Ajoutons cela au niveau de menace 3 et vous comprendrez que le corps est sur les dents.

Les choses qui ne fournissent pas de quick wins à court terme, comme le travail de proximité et le «community policing » — bref, une police proche de la population et qui connaît les habitants parcœur — ne bénéficient que de peu d'attention.

Aujourd'hui, les moyens font encore toujours défaut pour apprendre aux agents à « réagir » aux défisqu'entraîne une commune diversifiée.

Aujourd'hui, les moyens font encore toujours défaut pour apprendre aux agents à « réagir » aux défisqu'entraîne une commune diversifiée. Plus encore, la police bruxelloise a trop peu d'atouts pourgarder les policiers — qui ont, entre-temps, l'expérience de Molenbeek et de Bruxelles.

Et je ne parle même pas du morcellement (ou s'agit-il de gaspillage ?) des personnes et des moyensdans une ville qui est scindée en six zones de police. Même New-York, avec plus de dix fois plusd'habitants, ne possède qu'une seule structure de police locale. Nous devons donc transformerd'urgence cette organisation de sécurité : un commando unifié, des services de support et lapoursuite de développement du travail de proximité.

Pour ce faire, il faut surtout recruter des agents au niveau local qui soient le reflet d'une communediversifiée comme Molenbeek. Des agents qui soient proches des gens, comprennent et vivent leursproblèmes. Ce n'est pas un quick win, mais à terme, on gagne le double.

Ce sont les premiers qui reconnaîtront, capteront et feront face aux signes de radicalisation à unstade précoce.

Plan Marshall, en profondeur

Pour rendre les jeunes de Molenbeek résistants à la tentation de la radicalisation, pour faire en sortequ'ils tiennent tête aux recruteurs, il faut plus qu'uniquement un travail de proximité et une policeefficaces. Cela nécessite un travail en profondeur, avec une vision claire à long terme. Pour ce faire,un autre plan est nécessaire. Un « Plan Marshall », car il nécessite aussi une vision, de lacollaboration et des moyens.

Les mots du fonctionnaire molenbeekois en charge de la lutte contre la radicalisation, OlivierVanderhaegen, prouvent que Molenbeek a encore besoin de cela, un an plus tard. Car sur le terrain,quasi rien n'a changé. Plus encore, la radicalisation se poursuit tout simplement.

Ce plan de prévention doit tenir compte de l'enseignement. Dans les quartiers vulnérables avec denombreux enfants en situation de précarité, c'est littéralement vital. Cela signifie que les deuxcommunautés linguistiques doivent investir dans des écoles dans les quartiers les plus vulnérables.Cela signifie collaborer pleinement avec les services sociaux pour lutter contre le décrochage scolaire(à Bruxelles, le décrochage scolaire est deux fois plus élevé que dans le reste du pays). Cela signifieque nous devons suivre de beaucoup plus près les jeunes qui sont en décrochage ou qui sonttemporairement suspendus.

Ceci ne réussit qu'avec des équipes scolaires fortes, suffisamment de moyens pour les Centresd'Encadrement des Élèves et une excellente collaboration et communication entre les services depolice, les enseignants et la commune.

Générations de chômeurs

Dans une étape suivante, un tel enseignement doit offrir de réelles opportunités d'emploi. Un emploigrâce auquel vous pouvez construire une avenir pour vous et votre famille. Bruxelles est une villepuissante qui produit de nombreuses richesses, mais c'est aussi une ville où le chômage est trèsélevé. Dans les quartiers autour du Canal, il est même systématique et générationnel. UnMolenbeekois sur quatre est au chômage. Dans certains quartiers, ce chômage dépasse même les 40%.

Conclusion : il y a une inadéquation gigantesque entre la formation et le marché du travail. La remiseen adéquation ne fonctionne que si l'on investit pleinement dans la formation, les stages, leplacement professionnel et les parcours d'insertion. La périphérie bruxelloise n'est pas sansimportance dans cette histoire. L'accessibilité avec l'aéroport de Zaventem, par exemple, doit êtrebien meilleure pour les Bruxellois qui cherchent du travail.

En effet, il y a encore trop de témoignages poignants de discrimination.

En effet, il y a encore trop de témoignages poignants de discrimination. Le test pratique que leGouvernement bruxellois a instauré constitue déjà une étape nécessaire. Il donne le ton. Mais celane change pas encore la façon de penser de nombreuses personnes.

Une police qui connaît les quartiers et leur population par cœur, investir dans l'enseignement etnotre marché du travail sans distinction. Tels sont les ingrédients essentiels d'un plan de préventionpour faire de Molenbeek et de l'ensemble de la zone du Canal l'endroit de tous.

Mais l'argent seul ne résout pas tout. Il faut au minimum une part de citoyenneté partagée aussi.Nous devons chercher ce qui nous lie contre le climat actuel de polarisation. Bien que cela sembletrès difficile à première vue, il ne s'agit pas d'un fade radotage romantique.

Du thé à la menthe et de la bière

Nous n'avons d'autre choix que d'embrasser la diversité et la multiculturalité qui caractérisentMolenbeek et Bruxelles. Et surtout : en retirer l'immense richesse que cela entraîne. Au lieu de faireen sorte que les gens aient peur les uns des autres en ne citant que les problèmes, nous devons —nous, les politiciens — faire en sorte qu'ils aillent à la rencontre les uns des autres.

Dans les parcs, les maisons des jeunes, et dans les cafés, où, mis à part du thé à la menthe, il estégalement possible de boire simplement une bière. Nous sommes tous Bruxellois.

Les attentats ont mis en lumière les problèmes au cœur de notre capitale. Entre-temps, beaucoupd'eau a coulé sous les ponts, mais peu de choses ont changé de manière structurelle. En tant queMolenbeekois, j'appelle donc tous les pouvoirs publics compétents — et je sais qu'il y en a beaucoup(trop) — à unir leurs forces.

Avec un véritable plan Marshall complet pour Molenbeek, nous pouvons non seulementredévelopper la zone du canal, mais surtout abattre les frontières invisibles et offrir des opportunitésvisibles. Ce n'est qu'une telle approche qui permettra d'offrir à nouveau un avenir à des dizaines demilliers de familles et d'éliminer la terre nourricière de la marginalisation, de l'isolement et de laradicalisation.